Tour d’horizon des archipels atlantiques

 

Madère, le Cap-Vert, les Açores et les Canaries… Quatre archipels volcaniques de l’Atlantique nord regroupés sous l’appellation de Macaronésie. Pour comprendre la géographie, l’histoire et le peuplement de ces îles, entretien avec Michel Chandeigne, auteur, éditeur et libraire, conférencier à bord des bateaux Rivages du Monde et grand spécialiste du monde lusophone. 

Pour commencer, la Macaronésie est avant tout une réalité géographique, pouvez-vous nous en définir les contours ?

Michel Chandeigne : En grec makárôn nésoi désignait les « îles des Bienheureux », le séjour des morts situé au-delà des colonnes d’Hercule, aux confins de l’Occident. Le géographe Ptolémée (IIe siècle) y faisait passer le méridien 0. Le terme Macaronésie a été ressuscité à la fin du XIXe siècle par des botanistes pour désigner l'ensemble des archipels des Canaries (Espagne), de Madère et des Açores (Portugal), terres dont la flore et la géologie présentaient des caractères communs. Dans les années 1970, on y adjoignit les îles du Cap-Vert, colonie portugaise jusqu’en 1975.

Les Canaries sont les plus peuplées (2,1 millions d’habitants, quatre fois plus que le Cap-Vert), mais la plus forte densité (307 hab./km²) se trouve à Madère dont la surface est neuf fois moindre. Les verdoyantes Açores, avec une densité très faible (105 hab./km²) demeurent les plus sauvages. Néanmoins, à part Madère et les Canaries, ces archipels sont très éloignés les uns des autres, avec des climats très différents : le concept de Macaronésie s'avère assez peu employé parce qu'il rassemble, au-delà des points communs, des entités géographiques et humaines extrêmement diverses.

C’est aussi une géologie particulière marquée par le volcanisme ?

M. C. : Toutes ces îles de Macaronésie sont volcaniques, certaines plus ou moins sujettes à des éruptions ou des séismes périodiques. Patrimoine mondial de l’UNESCO, le port de Angra do Heroismo a ainsi été ravagé en 1980... Elles ont en commun des plages de sable noir et des reliefs montagneux souvent escarpés. Pensons que le Teide aux Canaries culmine à 3715 m et Fogo au Cap-Vert à 2829 m ; les premier et troisième sommets du Portugal se trouvent aux Açores (Pico, 2351 m) et à Madère (Pico Ruivo, 1853 m).

Açores, Cap-Vert, Madère : des terres vierges avant l’arrivée des Portugais ?

M. C. : À l’exception des Canaries, peuplées par les Guanches, les autres îles de Macaronésie étaient inhabitées. Madère et l’île adjacente de Porto Santo furent atteintes en 1336 par une expédition de marchands italiens, pour le compte du roi du Portugal. Ils n’y virent que « des arbres très hauts, dressés vers le ciel » et la baptisèrent Legname, « bois » en italien (Madeira en portugais). Les premières îles de l’archipel des Açores furent découvertes en 1427, le Cap-Vert en 1456. Un des premiers navigateurs qui ait abordé dans ces îles s'émerveille des oiseaux qui venaient se poser sans méfiance sur son bras « car ils ne savaient pas, dit-il, ce que c’était que les hommes ».

Quelques mots sur les Guanches, le peuple indigène des Canaries ?

M. C. : Les Guanches, peuple apparenté aux Berbères, ont colonisé les Canaries, estime-t-on il y a 2500 ans. Ils étaient principalement installés à Tenerife. On suppose que dans l’Antiquité, des navires grecs ou phéniciens ont pu aborder l’archipel. C'étaient des païens qui ne furent pas touchés par l’islamisation. On connaît assez bien leur organisation politique, grâce au Canarien, longue chronique narrant l’arrivée fracassante des Européens, mais très mal leur culture et leur religion, dont subsistent néanmoins quelques vestiges artisanaux et funéraires. Ni le Génois Lancelotto Malocello, qui débarqua vers 1312 sur une des îles (Lanzarote), ni l’expédition italo-portugaise de 1336 ne les perturbèrent. La catastrophe commença en 1402 avec la conquête de Lanzarote et de Fuerteventura par les Normands Jean de Béthencourt et Gadifer de La Sale, pour le compte du roi d’Espagne. Vaincus, repoussés dans les montagnes, les Guanches furent alors systématiquement chassés pendant des décennies, mis en esclavage ou massacrés. Ce génocide préfigurait ceux à venir en Amérique. Les Guanches et leur société disparurent, mais une étude récente montre que le viol des femmes indigènes et autres formes de métissage plus douces ont disséminé leurs gènes dans une proportion de 13 à 27 % chez les Canariens « de souche » (familles installées depuis au moins deux siècles).

Quelle a été la place de la Macaronésie dans l’expansion maritime des royaumes ibériques aux XVe et XVIe siècles ?

M. C. : On sait tous que l’infant Henri le navigateur (1394-1460) a initié la reconnaissance de la côte occidentale africaine, alors inconnue au-delà du cap Bojador (à hauteur des Canaries). Il avait rassemblé une puissante flotte pour s'emparer en 1424 et 1425 des Canaries, mais l'expédition s’était soldé par un fiasco. La route du retour des caravelles qui descendaient le long des côtes africaines imposait de s'éloigner des rivages pour prendre les alizés porteurs. Ce faisant, Madère (nouvellement atteinte en 1415) fut peuplée à partir de 1419, les Açores en 1439, le Cap-Vert dès 1460. Ces archipels de Macaronésie eurent un rôle central dans les projets d'expansion maritime portugais vers les Indes ou le Brésil. Plus faciles à défendre que des forteresses isolées sur la côte africaine où les attaques pouvaient venir de terre, c'étaient des escales stratégiques, des havres pour abriter, réparer et approvisionner les navires. Côté espagnol, les Canaries jouèrent un rôle plus modeste.

Comment le commerce triangulaire et la canne à sucre notamment ont-ils fait la richesse de Madère et du Cap-Vert ?

M. C. : Une des missions de tous les découvreurs était de trouver des terres fertiles où planter du blé qui manquait cruellement dans la Péninsule, et d’autres plantes comme la canne à sucre (au rendement médiocre en Méditerranée) ou les bananiers. C'est ainsi que Madère fournit dans les années 1450-70 « le plus beau blé du monde », mais cette culture fit rapidement place à celle de la canne à sucre, beaucoup plus lucrative. Il faut rappeler que le sucre blanc était une rareté et que ses propriétés addictives provoquèrent en Europe une demande exponentielle pendant plus de deux siècles.

Au Cap-Vert, la canne poussait encore mieux. Mais dans ce « Sahel insulaire », les zones cultivables, qui se limitaient à des vallées étroites, étaient restreintes. Seul le versant nord de l'île de Santo Antão permettait, et permet toujours, des cultures relativement abondantes. La découverte de l’île inhabitée de São Tomé en 1471, située sur l’équateur, change la donne : la canne y retrouve enfin son biotope tropical d’origine et les rendements s’avèrent spectaculaires. De 1500 à 1570, l'île est le principal fournisseur de sucre au monde, avec un système d'exploitation esclavagiste qui va être le modèle bientôt exporté au Brésil, à partir de 1550, avec le succès que l'on sait. C'est alors que le commerce du bois d'ébène devient la principale activité économique du Cap-Vert, à l’origine d'un puissant métissage interethnique qui caractérise encore aujourd’hui la population de l’archipel.

Un mot sur les pirates et corsaires qui ont pillé le Cap-Vert du XVIe au XVIIIe siècles ?

M. C. : Loin de leur patrie, en plein océan, les Portugais installés au Cap-Vert ne pouvaient compter que sur leurs forces pour résister à des attaques. Malgré l’éloignement, des incursions hollandaises, anglaises ou françaises, venaient de temps en temps troubler leur quiétude, espérant s'emparer de quelques vaisseaux de retour des Indes ou d’Amérique. La plus célèbre de ces attaques eut lieu en 1712 : le corsaire nantais Jacques Cassard s'empara de la forteresse de Ribeira Grande, qui défendait la capitale Cidade Velha, qu'il pilla pendant un mois. Le butin fut si important qu'il en abandonna la majeure partie. La conséquence fut l’abandon de la ville par ses habitants qui s'installèrent à Praia, située sur un plateau qui pouvait être mieux défendu par l’artillerie.

Peut-on dire que le terme créole et la culture créole sont nés au Cap-Vert ?

M. C. : L’origine du mot « créole » est assez complexe. L’expression « langue créole » apparaît en français en 1688 pour désigner un portugais corrompu parlé au Sénégal. Le mot crioulo désignait en portugais un serviteur élevé dans la maison de son maître, puis un Noir né aux colonies. Il n'y a rien d'étonnant à ce que ce phénomène linguistique soit né dans les colonies portugaises, les premières du genre, et notamment au Cap-Vert qui fut vite une plaque-tournante du trafic d'esclaves d’ethnies diverses. Le créole capverdien est aujourd’hui la langue maternelle de presque la totalité des Capverdiens, chaque île en parlant une variante.

Plus généralement, l’insularité a-t-elle créé une identité particulière des archipels de la Macaronésie ?

M. C. : Toutes les îles sont des laboratoires d'identité singulière. De plus, nous avons un paramètre d'éloignement en Macaronésie qui leur a permis d’évoluer indépendamment. Au-delà des points communs, ces archipels ont créé des sociétés originales, longtemps fermées et profondément dissemblables. Très peuplées, les Canaries sont un cas à part. Depuis longtemps, elles ont tout misé sur le tourisme de masse et l'installation de retraités des pays du Nord. Les trois autres, au contraire, ont connu depuis longtemps une émigration massive de leurs ressortissants : les Madérois privilégiant l’Afrique du Sud, les Açoriens l’Amérique, les Capverdiens l’Europe.

Comment les Açores sont-elles devenues une escale incontournable des navigateurs modernes et des courses sportives ?

M. C. : Le grand public connaît les Açores grâce à l’anticyclone mais n’en sait guère plus. En revanche, tous les marins au long cours ont fait, font et feront escale dans ces îles perdues au beau milieu de l’Atlantique. Et tous se donnent rendez-vous à Horta, sur l’île de Faial, au mythique café Sport (Peter’s bar).

Aujourd’hui les Canaries sont l’une des portes migratoires de l’Afrique vers l’Europe, pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

M. C. : Les Canaries sont une des principales routes de l’émigration africaine vers l’Europe avec des chiffres en hausse constante. En 2020, avec la surveillance accrue en Méditerranée, les arrivées aux Canaries ont été multipliées par 8 par rapport en 2019, c’est-à-dire plus de 23000 arrivées sur près de 300 bateaux de fortune. La traversée est particulièrement dangereuse : on estime officiellement le nombre de disparus à 1850. A minima ! Lanzarote, située à 100 km de la côte africaine, a craint de devenir une nouvelle Lesbos. La pression semble avoir été moindre en 2021, mais elle ne peut que s'amplifier selon les observateurs.

Crédits photos : © Dmitry © Pkazmierczak © Michel Chandeigne © Anibal Trejo

Michel Chandeigne

Michel Chandeigne est spécialiste du monde lusophone et de l’histoire des voyages maritimes, notamment de l’expédition de Magellan, auteur sous le nom de Xavier de Castro de nombreux livres sur ces sujets. Il est également éditeur, traducteur (notamment de Pessoa) et fondateur de la Librairie Portugaise en 1986.

Michel Chandeigne

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Qu’est-ce que la Macaronésie ?

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